« Le Passager », c’est ainsi que se nomme le personnage à travers qui la fable s’organise. Travaillé par l’épreuve de la menace terroriste permanente, il se fait le véhicule d’un fantasme qui a potentiellement toute la consistance du réel. Un cauchemar qui s'avoue lentement comme tel. Un espace mental inhibé, bouleversé, objet de surgissements, dans lequel les mécanismes d’élaboration, la dimension théâtrale, se révèleront de manière insidieuse.
La peur est une émotion aussi forte, immédiate et imprévisible que le rire. Ils sont tous les deux incroyablement contagieux et dominateurs. Une des grandes qualités de la pièce réside dans leur association et dans la circulation permanente et multiple qu’elle instaure entre eux. Terrorisme fait terriblement jouer le public grâce à la combinaison de ces deux sentiments puissants. Rire d’avoir eu peur, rire des peurs des autres (parce qu’elles sont aussi les nôtres), rire de la peur qu’on a de franchir certaines limites, avoir peur de ce qu’on y découvre, en rire… la peur de rire au mauvais moment, quand ça ne se fait pas... Le rire est, dit-on, le meilleur remède contre la peur. Les frères Presniakov nous rappellent qu’il ne sera jamais aussi voluptueux sans elle.
Dans un contexte de liberté d'expression relative, les auteurs avancent l'idée qu'un conflit esthétique doit leur permettre de témoigner de leur réalité tout en échappant au soupçon de protestation directe. Ils réinventent un Théâtre populaire et politique proche de ceux de Bertolt Brecht ou de Dario Fo. Terrorisme est une comédie féroce, un défouloir, nourri par une vraie maîtrise des procédés, des genres et des formes théâtrales. Drame moderne, Comédie Bourgeoise, Grand-Guignol, Farce, Théâtre de l’Absurde, de la Menace sont convoqués alternativement, s’entrecroisent, s’infectent, offrant aux acteurs un terrain de jeu particulièrement jubilatoire : une occasion de confronter et de décloisonner ces différents registres d’interprétation.
Cette condition d’un jeu polymorphe impose un cadre très épuré et fonctionnel, un assemblage d’outils réunis en fonction de leur maniabilité, de leur pouvoir d’évocation et de leur potentiel transfiguratif : une cage de scène, quelques chaises, des rideaux, un placard métallique, de rares accessoires, des dispositifs techniques maniables, des acteurs mobilisés à tous les niveaux de la composition, des images, un paysage sonore omniprésent, potentiellement pas raccord, un micro pour quelques commentaires, des costumes enfilés les uns par dessus les autres, des collants, des serviettes éponges…
Un archaïsme formel, stimulant, jubilatoire et vénéneux. Une expérience à vue, instable, risible et effrayante, dont l’objet sera l’observation de notre relation intime à la terreur.